Célia, Le Jour ou La Magie s'éveilla

Et si un jour La Magie déferlait sur le monde que nous connaissons..?
 
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 Double et autres trucs...

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Lou Jonsdottir
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MessageSujet: Double et autres trucs...   Mar 20 Juin - 13:15

Puisque tout le monde poste ses écrits je me lance.
Voici donc un texte écrit pour l'école (oui, oui) mais qui est mon premier "vrai" texte selon moi : la première fois où j'ai commencé à avoir un style assez personnel et à inventer une histoire de toutes pièces, c'était en écrivant ça :
--------------------------------------------------------------------------------------

DOUBLE


L’atmosphère feutrée du salon à la dernière mode de Lady Greystore – tendu de soie d’un mauve discret – était rien moins que plaisante. Le bourdonnement incessant des conversations mondaines arrivait presque à couvrir le son de la charmante pièce de Schubert qu’un jeune pianiste - ‘un véritable talent, très chère, vous verrez !’ avait dit de sa voix doucereuse la maîtresse des lieux – exécutait pour le plaisir discutable des oreilles du gratin de la société londonienne.
Ça, c’était l’opinion d’Helen Stevenson, journaliste mondaine pour la Piccadilly Gazette – selon l’avis de ses confrères, un des seuls journaux assez fondus pour accepter des femmes dans ses rangs en ces temps où celles-ci semblaient être devenues complètement folles – qui était à cet instant obligée de supporter le babillage incessant de la vieille Lady Angeline Powell. A quatre-vingt-deux ans, celle qui avait été une des reines de beauté des salons londoniens n’avait plus que sa langue vipérine, qu’elle camouflait artistement sous un ton melliflu, et ses nombreux titres, pour retenir un interlocuteur. Mais Miss Stevenson souffrait en silence, parce qu’elle était habituée, qu’une vieille fille de vingt-huit ans devait bien gagner sa croûte, surtout au cours du très froid hiver 1891, et qu’une interview d’une quelconque personne apparentée à la Chambre des Lords était indispensable pour l’édition du lendemain.
- ...et à ce moment-là, devinez, ma chère petite, ce que me dit ce goujat de Dorian Andrews ! Vous ne le croirez jamais, mais je vais tout vous dire...
- Bien sûr, Lady Powell. Vous pouvez tout me dire. Je suis on ne peut plus impatiente, fit Helen d’un ton déférent, gardant aux lèvres le demi-sourire compatissant qu’elle avait mis au point en six ans de pratique.
- Appelez-moi Angeline, chère amie. Il est si rare de trouver des jeunes gens prêts à discuter, de nos jours ! Il n’y a vraiment plus d’éducation... Tenez, par exemple, mon petit-fils Edward ! Je ne sais pas si je vous ai parlé de lui...
La jeune femme retint un soupir, se composa une expression d’intérêt poli et trempa ses lèvres dans la tasse de thé – Earl Grey avec quelques gouttes de citron, bon chic, bon genre – qu’elle tenait à la main. Elle pressentait que cette fin d’après-midi – car d’après l’horloge à laquelle elle avait jeté un coup d’œil discret, il n’était que cinq heures dix – allait être d’une longueur à pleurer...
Vivement le soir.
***
Il est dix-huit heures. Dans une heure va commencer la traque. Le chasseur se prépare.
***

A dix-neuf heures passées de dix minutes, une silhouette aux cheveux auburn et vêtue d’une simple robe bleue entrait dans un immeuble miteux de la rue Creenfield, en plein milieu du quartier de Whitechapel. A peine deux minutes plus tard, les premières gouttes d’une pluie verglaçante normale à Londres en ce mois de novembre 1891 commençaient à tomber tandis que le ciel prenait une teinte gris-noir peu engageante.
A vingt et une heures, une pluie torrentielle s’abattait sur la ville. Un temps à ne pas mettre un chien dehors. Mais, apparemment, la mince silhouette, enveloppée dans un manteau noir, qui venait de sortir de l’imposante bâtisse de brique rouge, n’en avait cure. Un cab passa à toute vitesse dans l’étroite rue et éclaboussa vigoureusement le trottoir. Un juron poussé par une voix indiscutablement féminine fut bien vite étouffé par la pluie. Protégée par sa mante de toile cirée, la jeune femme se mit en marche d’un pas vif.
Elle atteignit bientôt Charlotte Street et se dirigea, sûre d’elle, vers un bâtiment dont l’enseigne en forme de tonneau indiquait ‘The Jolly Fellows’ . Une des nombreuses tavernes que comptait l’East End. Un endroit mal famé. Et pourtant, la mante noire poussa la porte sans hésiter. Elle connaissait l’endroit.
La chaleur la saisit au visage. Les lampes à pétrole, trop peu alimentées, qui éclairaient l’établissement, exhalaient une fumée qui venait s’ajouter à celle provenant des pipes, cigarettes et autres instruments tabagiques maniés par les nombreux clients du ‘Jolly Fellows’.
La salle était bondée et un bourdonnement incessant témoignait des nombreuses conversations – menées par des individus aux mines patibulaires – qui n’étaient interrompues que par le raclement des verres sur les tables. Un grand diable aux longs cheveux noirs et au visage couturé de cicatrices eut un sifflement appréciateur, puis un rire rocailleux lorsque la femme repoussa son capuchon. Les cheveux sombres de la nouvelle venue avaient des reflets cuivrés à la lueur des lampes et son teint laiteux mettait en valeur les prunelles d’un bleu de glace qui embrassaient la pièce aux murs sales tandis que la mante noire s’égouttait sur le seuil.
- Hé, Rosie ! la salua un serveur qui passait par là, un plateau dans la main.
- Hé, Jimmy. Y a du monde ce soir, dis-moi ! C’est le gin du patron qui est meilleur aujourd’hui ou quoi ?
- C’est ton jour de présence, chérie... Si je travaillais pas ici, je serais venu boire un coup ! Personne dans le quartier veut manquer ça. Ils ont demandé après toi, sais-tu ?
C’est surtout après ton cul qu’ils ont demandé... fit la petite voix intérieure de Rose. La petite voix n’avait pas tort. Mais le métier de chanteuse de bar était plutôt bien payé, assez agréable, pas trop fatigant, et on avait des chances de se retrouver dans un lit avec une bassinoire entre les draps à la fin de la soirée. Ou comportant un autre type de chauffage d'appoint. C’était tout comme.
- Je vais poser mon manteau et je prends mon service après ça.
- Pas la peine, chérie, je m’en charge... fit le jeune homme, sourire aux lèvres.
Il posa le plateau et lui prit son manteau d’autorité.
- Tu viendras le chercher chez moi après le service ?
Le sourire du serveur avait pris un ton plus séducteur. Les yeux de glace se posèrent sur lui. Le jaugèrent. Objectivement, Jimmy était plutôt beau garçon, et ce n’était pas la première fois qu’il essayait de la mettre dans son lit. Sa persévérance méritait bien qu’elle lui consacrât un peu de temps. Elle s’autorisa un demi-sourire et passa sa main sur la joue du jeune homme.
- Entendu, Jim. Tu m’attendras.
Elle sortit une glace de poche de son corsage, vérifia que le fard qui entourait ses yeux bleus n’avait pas bavé, que son rouge à lèvres était bien appliqué. Puis elle rangea la glace d’un geste habitué, s’avança vers le fond de la salle, grimpa sur une table et frappa dans ses mains plusieurs fois. Tous les regards se tournèrent vers elle.
- Oh, Billy ! cria-t-elle d’une voix forte qui provoqua quelques rires. Sors donc ton violon !
Le jeune musicien saisit l’instrument et son archet, passa celui-ci sur les cordes d’un geste léger, avant de manipuler les chevilles qui réglaient le son avec une grande dextérité. Il joua ensuite les premières notes d’un morceau traditionnel. Une valeur sûre, se dit Rose qui fredonna la mélodie pendant l’introduction afin de se la remémorer, avant d’entonner le chant.

By yon bonnie banks, and by yon bonnie braes
Where the sun shines bright on Loch Lomond


La voix claire coulait des lèvres carminées comme les eaux alimentant le lac dont parlait la chanson. Bien que la bouche de Rose sourît et que sa voix fût pleine d’emphase et de nostalgie pour les terres d’Ecosse qu’elle chantait, ses yeux restaient froids comme la glace dont ils avaient la couleur. Présentement, elle pensait plutôt aux éventuelles capacités au lit de Jimmy. Capacités nullement avérées, vu qu’elle ne connaissait aucune des conquêtes du jeune homme. Elle aurait peut-être dû s’informer auparavant...

Oh we twa ha'e pass'd sae mony blithesome days
On the bonnie, bonnie banks o' Loch Lomond...


Toute la salle se joignit à elle pour le refrain. Evidemment, le public chantait plutôt faux, et les hommes de l’assistance – quoique ‘l’assistance’ eût été plus juste, attendu qu’il n’y avait que des hommes – étaient plus intéressés par son décolleté et sa taille mince mise en valeur par sa robe que par sa voix.
Mais on ne pouvait pas tout avoir.
***
Vingt-trois heures. La Traque est achevée.
Le chasseur regagne sa caverne.

***

C’est alors que Rose se démaquillait dans la minable chambre que le patron du ‘Jolly Fellows’ mettait à sa disposition à cet effet qu’elle entendit quelque chose d’indéfinissable dans la pièce à côté. Pas vraiment des paroles. Ni un son – si on considère que ‘son’ implique une hauteur particulière dans la gamme. Plutôt comme une sorte de gémissement.
C’est à ce moment-là qu’elle prit conscience de l’odeur qui régnait dans l’air. Une odeur fade, vaguement métallique. Presque une odeur de rouille, mais pas tout à fait. Une odeur qu’elle connaissait...
La première fois qu’elle avait parlé à son père de descendre à Londres et qu’il l’avait frappée au visage, lui ouvrant la lèvre.
Les gosses qu’elle voyait tous les jours dans les rues, le corps tuméfié, couverts de plaies.
Son cheval préféré après sa chute dans le ravin qui bordait leur propriété...

Ce ne fut qu’après être entrée dans la pièce et avoir allumé la lampe à pétrole qu’elle vit le corps.
***

Elle avait froid. Ses mains étaient glacées, comme ses pieds, comme ses jambes et ses bras, et la sensation remontait vers son coeur. Elle avait l´impression que sa vie s´écoulait par l´entaille qu´elle avait au ventre. Elle tenta de crier, mais seul un gémissement rauque sortit de ses lèvres entravées. Elle ferma les yeux. Le monde tournait trop vite.
Le poids sur sa bouche disparut et elle rouvrit les paupières.
La glace brûle. Ce fut la première pensée qui lui vint à l´esprit avant qu´elle n´eût reconnu le visage mince, à la peau laiteuse. Les traits n´étaient pas tendus par l´inquiétude ou le dégoût, ou même de la surprise. Une face de marbre. Juste un soupçon d´une curiosité clinique déplacée en pareil moment.
- Rose...
Ce son éraillé ne pouvait pas être sa voix. Alors pourquoi est-ce que les yeux bleus étincelaient d´une lueur de compréhension ?
- Susan, par le Christ, qu´est-ce qui t´est arrivé ?
- Sais plus... Pas important. Ma fille...
Qu´est-ce que May venait faire là-dedans ? Rassembler ses idées devenait de plus en plus difficile. Elle finit par se souvenir de ce à quoi elle pensait quelques minutes auparavant. Un visage d´homme. Un visage qui disait qu´il allait trouver sa fille. Il ne fallait pas. Il fallait dire où était May.
- May... Church Lane... le temple... Tu y vas ?
- Oui, Susan, j´y vais, j´y vais, ne t´inquiète pas.
Le visage de Rose commençait à se fissurer sous ses yeux. Ce n´était pas bon signe. Il ne fallait pas qu´elle s´endorme. Elle savait qu´il y avait quelque chose à dire avant. Elle devait rester là encore un peu. Juste un peu... juste un peu. Elle commençait à se répéter ça comme une comptine lorsque la Voix retentit. Implacable.
- Susan, qui t´a fait ça ?
Deux mots lui vinrent. Deux mots qui n´avaient rien à voir. Elle cligna des yeux pour essayer de mettre de l´ordre dans sa tête, sans y parvenir. Tant pis. Il fallait quand même dire les mots. Dire les mots... Non. Il ne fallait pas répéter dans sa tête. Il fallait dire à Rose.
- Chasseur.
Le monde tournait de plus en plus vite. Par les fissures du visage de Rose, elle apercevait des arcs-en-ciel. Il fallait vite dire le deuxième mot. Avant... avant quoi déjà ?
- Etoile.
Elle referma les yeux. Très fort. Elle ne voyait plus rien.
Lorsqu´elle les rouvrit, le monde vola en éclats.
***

Les yeux de Susan étaient morts et sa robe détrempée de sang. Rose baissa les paupières de la jeune femme.
Et se rendit compte qu´elle avait un sacré problème sur les bras. Elle devait aller chercher la fille de la morte. Seulement, Church Lane n´était pas à côté, il n´y avait personne pour lui fournir un alibi. Donc, c´était arriver à coup sûr avant l´assassin ou se fabriquer un alibi en deux temps trois mouvements.
- Jiiiiiiim ! hurla-t-elle d´une voix suraiguë dans la cage d´escalier.
Elle se composa rapidement une expression horrifiée – elle savait très bien faire ça – et s´appliqua à inventer des phrases aptes à susciter la compassion – en gros, elle prit plus ou moins l´air d´un rat effrayé par un cab – tout ça pendant que Jimmy, chevalier sans peur et sans reproche, grimpait les marches quatre à quatre vers celle qu´il pensait être sa dulcinée.
Elle joua au malheureux jeune homme une comédie des plus réjouissantes. En fait, elle s´accrocha à lui désespérément, simulant une crise d´hystérie – pupilles dilatées, crise de larmes et tout –, répéta qu´il devait la serrer fort dans ses bras sur tous les tons, en profitant pour éprouver le confort desdits bras. Elle eut l´impression fugace d´être une des héroïnes des romans pour jeune fille fleur bleue que sa mère lisait quand elle était petite. C´était, à la réflexion, plutôt amusant.
La question de l’alibi était réglée. Restait – se dit-elle en descendant l’escalier – à récupérer la gosse. Et Church Lane n’était pas un endroit très recommandable. Elle osait à peine imaginer la réaction de la gamine lorsqu’une inconnue viendrait lui annoncer – oh, simplement vers les une heure du matin – que sa mère était morte, et qu’elle devait venir avec elle.
Cela, bien sûr, si et seulement si elle arrivait avant l’assassin. Tu es dans la pire merde que tu aies jamais connue, Rose. Encore une fois, la petite voix n’avait pas tort.
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Si ça vous plaît, la suite suivra. Si ça vous plaît pas, elle suivra quand même, de toute façon c'est déjà écrit.^^
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Shotaro
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Mar 20 Juin - 23:35

C'est tout bonnement excellent.

L'Assassin ça ne serait pas Jack L'Eventreur des fois?

T'as un don pour l'ecriture tu sais? Bon y a encore des trucs à cadrer (je vais pas faire que des éloges quand même? Si? Ah? Bon! :D) mais ta prof a dû être soufflée en lisant ça, non?
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Jeremy Coudel
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Mer 21 Juin - 16:39

très joli texte qui laisse un peu ma tête dans le vent. Il fait dire que je n'ai pas reussi à tout capter, mais c'est normal, je suis un peu mort et j'ai pas trop envie de reflechir dsl Euh...

Mais... Mes felicitations quand même, je sais reconnaitre les gens qui ont du talent, non je n'ai pas les chevilles qui enfle Hihi et c'est sur, tu en as. Continue comme ça.
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Lou Jonsdottir
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Mer 21 Juin - 19:45

Merci beaucoup à tous les deux. L'assassin n'est pas Jack l'Eventreur (je voulais un sujet un peu plus libre que ça), et pour ce qui est de ma prof... Ben, j'ai eu la note maximum.^^
La suite, donc.
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Une bonne demi-heure plus tard, la silhouette enveloppée d’une mante noire s’arrêtait devant un immeuble aussi accueillant qu’un hangar à bestiaux. ‘Vous verrez’, lui avait dit le pasteur, ‘on le repère tout de suite. Je me demande comment on peut vivre là-dedans. Que Dieu leur soit en aide.’ Et il avait enchaîné sur un sermon à propos de la débauche qui régnait dans le quartier de Whitechapel, de sinistre mémoire. Il ne s’était écoulé que trois ans depuis l’affaire de ‘Leather apron’ autrement appelé ‘Jack the Ripper’, et les tragiques circonstances qui avaient entraîné la mort de cinq putains du quartier échauffaient encore les esprits. Sans parler du fait qu’on n’avait toujours pas découvert l’assassin, malgré tous les hommes que Scotland Yard avait lancés sur les traces du tueur.
Rose ne put s’empêcher de penser que cette fois, c’était bel et bien elle qui jouait le rôle du Yard. Et devant cette grande bâtisse aux murs noirs de suie, alors qu’elle s’apprêtait à monter un escalier crasseux, elle prit conscience de l’absurdité de la situation. Il était au bas mot minuit, et elle était en train d’aller récupérer une gosse qui serait sans doute aussi sotte que sa mère – malgré le respect dû aux morts, seule une faculté étonnante à écarter les cuisses avait caractérisé Susan – et tout ça pour quoi ? Pour se lancer sur la piste d’un assassin !
L’escalier, sombre comme un égout et dégageant à peu de chose près la même odeur, était véritablement sordide. Elle dut se tenir à la rampe durant son ascension, histoire d’éviter de glisser sur Dieu seul savait quoi et de se briser le cou. Terminer sa vie dans un immeuble sale et puant n’était pas son ambition première, merci bien !
C’est d’une humeur massacrante – due au taux de viscosité des marches et à la faiblesse de la lumière – qu’elle arriva devant une porte digne de celle d’une porcherie, leva le poing et frappa. Elle ne savait même pas quel âge avait cette petite May, pas plus qu’elle n’était au courant d’un quelconque code mis au point avec sa mère – quoiqu’à la réflexion, un cerveau de poulet comme celui qu’avait possédé Susan ne pouvait pas avoir une idée aussi complexe. A son avis, un observateur extérieur se serait demandé s’il fallait en rire ou en pleurer.
- Mum ?
Enfer sanglant et putréfié. Elle n’avait même pas réfléchi à ce qu’elle allait dire pour décider la gosse à sortir.
- Euh... non, May. Ta maman... ne peut pas venir pour le moment. Mais il faut que tu viennes avec moi. C’est elle qui l’a dit.
La porte s’entrouvrit sur une petite figure sale. La gamine ne devait pas avoir plus de huit ou neuf ans. Dix à tout casser, étant donné la malnutrition qui régnait dans le quartier.
- Pourquoi Mum peut pas venir ?
- May, laisse-moi entrer, tu veux ? – Elle écarta d’autorité l’enfant et fit quelques pas dans l’appartement.
- Dis-moi ! Pourquoi Mum peut pas venir ?
L’impatience de la gosse résonna comme une sonnette d’alarme dans le cerveau de Rose. Il fallait qu’elle lui dise.
- Ta maman est morte. Où sont tes affaires ? Il faut se dépêcher.
Tu sais ce qu’est le tact ? May s’était reculée comme sous l’effet d’un coup de poing.
- May, on n’a pas le temps ! Par le Christ, où sont tes affaires ?
***

Dix minutes après que Rose eut frappé à la porte, la silhouette en mante noire, accompagnée d’une autre plus petite, sautait dans le premier cab à portée de hurlement suraigu, laissant tomber au passage une adresse à l’intention d’un cocher qui eut bien du mal à la saisir. Rose cocha mentalement le point ‘Récupérer la gosse’ sur sa liste de choses à faire.
Quinze minutes après que Rose eut frappé à la porte, une calèche s’arrêtait devant l’immeuble et une autre silhouette en descendait, puis pénétrait dans la bâtisse.
Elles ne sauraient jamais à quoi elles avaient échappé.
***

Rose fouilla dans son décolleté pendant une bonne minute avant de trouver sa clef et d’ouvrir la porte. Enfin, il lui fallut pousser celle-ci d’un grand coup d’épaule avant qu’elle ne daigne s’entrebâiller. Elle attrapa May, pétrifiée, par le bras, et la fit entrer d’autorité dans l’appartement. La gosse avançait comme plongée dans un profond sommeil. Mais ça, Rose n’y fit pas attention. Elle était trop préoccupée par sa propre sécurité. En fait, elle était profondément insensible et cynique. Mais le fait même qu’elle le fût l’empêchait de se corriger.
Elle referma la porte d’un coup de pied, envoya valser son manteau, secoua ses cheveux trempés de pluie, puis alluma la lampe à pétrole et se permit un soupir de soulagement. Elle avait le sentiment d’être enfin en sécurité. La pendule posée sur une table l’informa qu’il était déjà minuit et demie. Elle poussa intérieurement un gémissement. Dans moins de six heures, elle devrait se lever. Il fallait absolument qu’elle dorme. Elle se tourna vers la gamine pour lui demander si elle avait une chemise de nuit avec elle...
Les mains posées sur les genoux, assise sur le sofa défoncé qui occupait le centre de la pièce, engoncée dans son manteau, May regardait droit devant elle. Elle tremblait. Rose pouvait presque voir la crise arriver. Que faire quand on a dix ans et qu’on passe subitement du statut d’enfant tranquillement endormie dans son lit à celui d’orpheline sous la tutelle d’un bloc de glace ? La jeune femme traversa la pièce en trois enjambées, s’assit à côté d’elle et lui passa un bras autour des épaules.
- Mum est morte. Morte. MORTE !
Sur la fin, la phrase se transforma en un gémissement de bête blessée. La gamine s’aggripa désespérément à la chose la plus proche d’elle – en l’occurrence, la robe de Rose. Et la jeune femme comprit ce que voulait vraiment dire ‘fondre en larmes’. May se répandait littéralement sur sa robe, ses sanglots rauques étaient si peu enfantins qu’ils en devenaient presque effrayants, et ses os semblaient sur le point de se rompre tant elle tremblait. Rose avait peur. Peur de ce qu’elle ne comprenait pas. Le vrai chagrin. La désolation dans toute l’acception du terme.
Peu à peu, les larmes cessèrent de couler. Mais les tremblements, eux, continuèrent. Et c’est en regardant le visage émacié de la petite que Rose eut un pressentiment.
- May ? Depuis combien de temps tu n’as pas mangé ?
- Je... je sais pas.
***

May avait les cheveux roux.
Ça ne se voyait pas sous la crasse, mais les boucles que démêlait Rose étaient bel et bien cuivrées. Et, une fois propres, c’était comme une flamme qui tombait jusqu’aux reins de l’enfant. Contrairement à sa mère – une charmante petite personne ronde aux grands yeux bleus et au visage potelé – la petite fille avait une figure triangulaire, aux yeux brun-vert qui s’étiraient vers les tempes. Un visage d’adulte.
La gosse avait pris un bain – dont il avait fallu changer trois fois l’eau –, et elle avait mangé. C’était le principal. Même si elle hoquetait encore un peu de temps en temps. Rose finit de natter les mèches rousses qui menaçaient de détremper la chemise de nuit – gracieuseté de sa propre penderie – et noua un ruban pour les maintenir ensemble. Tout ça en tirant la langue. Question de concentration.
- Allez, au lit maintenant.
***

- DEBOUUUUT !
May eut un sursaut lorsque le hurlement frappa ses oreilles, puis faillit pousser un cri à son tour en apercevant un visage blanc comme un linge à quelques centimètres du sien. Deux prunelles bleues lui souriaient d’un air moqueur.
- Rose ?
- Perdu, ma belle. Pour aujourd’hui, je suis Helen Stevenson, journaliste mondaine, vieille fille, respectable et coincée du cul de première classe.
Après ces paroles débitées sur un ton pince-sans-rire, Rose – qui rectifiait maintenant son chignon trop frivole à son goût devant la glace – avait l’air de tout sauf d’une coincée.
- Bon, j’y vais. Il y a du lait sur la fenêtre – par ce temps, t’as intérêt à mettre une écharpe avant de déjeuner – et puis il doit rester un peu de pain dans un placard, t’auras juste à le taper contre la table pour t’en couper un morceau. Che me chauve, ajouta-t-elle, ses épingles entre les dents, che fais être en retard.
Sur ce, elle claqua la porte et finit de mettre son manteau en dévalant les escaliers. Parce que, comme son nom l’indiquait, le siège de la Piccadilly Gazette se trouvait en plein West End, et le trajet de la rue Creenfield à la rue Swallow exigeait, au choix, de très grandes jambes, ou un cocher particulièrement performant. Deux choses qu’Helen Stevenson, journaliste mondaine au demeurant charmante, ne possédait absolument pas. Ergo : elle n’avait plus qu’à courir très vite.
Surtout qu’elle avait quelque chose à faire...
***

Basil Stoker – charmant petit personnage un peu falot qui se croyait savant parce qu’il était responsable de la partie ‘Questions/Réponses’ dans une gazette mondaine – ne fut pas peu surpris en voyant deux mains couvertes par des gants de soie bleu pastel se poser sur son bureau, bientôt suivies par un strict col de bonne soeur qui se baissa à hauteur de ses yeux, puis par deux yeux couleur de glace qui se braquèrent sur lui. D’habitude, la propriétaire de cet assortiment était déjà partie dans un quelconque salon, ou surveillait son dernier article durant sa sortie des rotatives.
- Basil, j’ai besoin d’un service.
- Oh, je suis sincèrement navré, Nell. – Il lui servit un sourire digne d’une réclame pour pâte dentifrice. – Aujourd’hui, il faut que je voie...
- Basil – l’intonation qu’elle mit sur son prénom n’avait rien de rassurant – j’ai besoin d’un renseignement. C’est quoi, déjà, l’adresse de cette charmante jeune fille que tu fréquentes ? Elle habite sur Brewer Street, n’est-ce pas ?
- Nell, c’est très bas ce que tu fais là, tu le sais ?
- Je crois que je vais aller lui rendre une petite visite. Elle devrait être au courant que tu vas voir une ‘adorable enfant’ – je cite – qui n’est pas elle, et pratiquement chaque soir, non ?
- Nell...
- Oh, c’est vrai que cette adorable enfant n’est pas la seule que tu vas voir, mais je pense quand même que ça devrait l’intéres...
- Ah, je suis victime de ma propre science ! – Il poussa un soupir mélodramatique. – Bon. Que puis-je pour toi, Nell ?
Le sourire d’Helen était rien moins que léger et rassurant. Basil Stoker se prenait pour quelqu’un de courageux, en temps normal. Ça ne l’empêcha pas d’avoir la chair de poule.
- J’ai besoin de savoir le lien qui existe entre un chasseur et une étoile, Basil. Avant cet après-midi. Bon courage, très cher. J’en aurai bien besoin de mon côté, je vais m’enfiler deux heures avec cette vieille radoteuse de Lady Powell. Petit déjeuner.
***

- Helen, très chère ! Je suis si contente de vous voir !
Angeline Powell commençait à être énervante avec cette manie de parler en italiques.
- Entrez donc, très chère ! Le petit déjeuner nous attend, et j’ai tant de choses à vous dire ! Oh, mais je ne vous ai pas présenté Edward ! Edward, mon garçon, venez donc dire bonjour à Miss Stevenson !
Edward Powell pouvait avoir vingt ans, ce qui n’empêchait pas sa grand-mère de le traiter comme s’il en avait sept. C’était sans doute pour cela qu’il avait encore une figure glabre et pâle, des cheveux noirs aux boucles enfantines, et de grands yeux gris qui paraissaient toujours humides. Le rose monta à ses joues lorsqu’il aperçut Helen, et il bafouilla une timide salutation avant de marmonner quelque chose comme ‘vaisdonnerdesordrespourlethé’ et de sortir précipitamment du salon. Lady Angeline haussa un sourcil désapprobateur.
- Excusez-le, très chère. Edward est très sensible depuis la mort de ses parents, il y a quinze ans. Ce fut un horrible crime, j’en ai été très affectée moi aussi. Voyez-vous, nous pensons que peu après la naissance de ce cher enfant, mon fils – que Dieu ait son âme – s’était fait de nombreux ennemis...
Helen poussa intérieurement un gémissement de bête blessée.
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Sophie Tremblay
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Mer 21 Juin - 20:13

À vrai dire, je trouve ça tout bonnement exeptionnel...
C'est... c'est.... génial ! J'adore!!
L'ambiance que tu fais règner est superbe, les personnages, le réalisme, l'écriture....

Je te tire mon chapeau très chère, ce fut un plaisir de lire jusqu'ici et je le sens, ce sera un plaisir de lire la suite. Chapeau!

*petite révérence*

Au revoir...
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Jeremy Coudel
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Jeu 22 Juin - 1:55

effectivement, la suite vaut mieux que le 1er, je dis ça car tout s'est mis en place dans ma tête grâce au second chapitre je dirais. Mais ne serait il pas mieux de faire des espaces entre paroles et argumentation. Ma prof de francais me dit toujours que c'est mieux lisible comme ça. Moi je dis... Enfin Bon... Sinon rien à dire, nickel, 20/20 . Manque plus que la suite Rire
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Lou Jonsdottir
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MessageSujet: Re: Double et autres trucs...   Ven 23 Juin - 23:58

Merci beaucoup, beaucoup à tous les deux!^^
Malheureusement, je poste pas de mon ordi, donc la suite sera pour plus taaaaard...^^ mais y en aura encore après, un plus gros projet qui n'est pas fini!
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Double et autres trucs...
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